SONNET D’ULYSSE RÉCITANT LES REGRETS

heureux qui comme Ulysse récite les Regrets




Entremêlant les épines aux fleurs

Pour ne fâcher le monde de mes pleurs

J’apprête ici le plus souvent à rire

Joachim Du Bellay





En achetant je ne sais quel roman de gare

Vous prenez le train à Nogent le Rotrou

C’est un dimanche à la campagne

Un jour d’automne où le temps est doux





Les champs un château des horizons reflétés

dans votre vitre Vous touchent naïvement

Vous avez en tête des poésies

Venues de la petite école





Odes et ballades que vous écriviez à la plume sergent major

Avec des rimes et un rythme que vous dissimulez

aux voyageurs voisins absorbés dans leurs smartphones





Murmurant en secret vos fredaines

Heureux qui comme Ulysse

Récite Les Regrets.


	

SONNET DES PIÈGES FASCINANTS DU BONHEUR





Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant

L’univers miroitant de la civilisation mercantile

Les prisons de l’abondance

Les pièges fascinants du bonheur

Georges Perec





Ceux-là plutôt fauchés s’endormaient pourtant sur leurs lauriers

Rêvant chaque nuit de faire fortune

Pour s’offrir le bonheur à portée d’images

Offertes par Madame Express





Simples peignoirs de bain griffés de solitude

chaussures british à la patine exceptionnelle

et plus tard quand quelque argent leur viendrait

le divan Chesterfield avec les gants de pécari





le mobilier les bibelots les achats à la mode

Ceux-là étaient nés trop tôt pour lancer le pavé de mai 68

Qui auraient redonné sens à leur petite histoire





Ceux-là s’étaient condamnés à n’exister

Que sur le théâtre d’ombre

Des « Choses »


	

SONNET DE L’ÉTRANGER





Cette nuit maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

Albert Camus  (L’Étranger)





Plutôt que d’accepter le cours des événements

Je lis dans mon lit innocent

Cette nuit par exemple maman n’est pas morte

Devant son feu de cheminée.





Je lui ai dit dans mon rêve

Que j’allais lui ramener une orchidée en or.

Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter.

Que le petit chat n’était pas mort.





Je lui ai dit que si la mort heureuse n’existait pas

Du moins le dernier livre que j’avais écrit

Lui ferait oublier la sienne.





– Et comment l’as-tu appelé, fils ? m’a-t-elle demandé.

L’étranger, maman.

L’extraordinaire étranger.


	

SONNET SANS DIEU NI MAÎTRE





À Jean-Louis Rambour un maître en la matière

Lisez ses 24 sonnets publiés dans son roman

Le cocher poète, Éditions L’Herbe qui tremble.





Chaque être s’enchevêtre, de lui-même incompris.

Il n’a ni Dieu, ni Maître, mais rêve d’infini.

Il forme le dessein de lutter pied à pied,

Mais la raison l’égare et la rime le fuit.





C’est le texte qui crée sa propre rhétorique,

Lisait-on dans les temps des odes inachevées,

De la chèvre à la boue, du lézard à la barque*,

On patauge dans les choses de pays ignorés.





Modernes anti modernes, nos obscures lumières

Bricolent et houspillent les vieilles vieilleries.

Sous douze pieds de vers comme des mouches vertes,





Partout dans l’Univers des atomes obliques

Engendrent tous ces signes qui nous rêvent éternels.

Chaque être se libère de ses mimologies.





*Francis Ponge





« Merci, Jean-Jacques, pour ce sonnet. Pour ce pied de nez (respectueux) aux vieilles vieilleries.

Je me souviendrai de lobliquité des atomes et de la libération de nos mimologies.

La rime ta fui ? Cest normal. Sans Dieu ni Maître, le sonnet ne peut plus être ce quil a été ».

Jean-Louis Rambour

sonnet sans dieu ni maître


	

SONNET DU FEU FOLLET





Tu te sers des poèmes comme d’un élixir

Leurs images leurs ellipses et bien sûr leurs

Enjambements. Tu sais bien que tout ce bazar

S’est initié dans une école de première





Celle qu’on appelle encore la primaire

Celle où tu disais tremblant et de mémoire

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Et le cancre sauvé de honte par l’oiseau lyre





Tu te souviens du pré vénéneux de colchiques

Les vaches y paissant lentement s’empoisonnent

Tu en as bien d’autres encore que tu récites

Dans ta tête la nuit comme des chapelets

Ce sont tes amers tes balises tes voyages

En ces pays où tu disparais feu follet  





10/08/2021